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Aventure à Cissac : Reggae Sun Ska.

Lundi 24 août 2009

Il y a des aventures que l’on n’oublie pas. 

standmedulinature.jpg

 Le stand de Medulinature, lieu de ralliement des bénévoles et point infos sur tout ce qui touche l’environnement

Meduli Nature partenaires officiels du festival « Reggae Sun Ska » propose  gratuitement une de ses aventures inoubliables, avec le gite et le couvert. 

Je vois déjà une lueur d’envie au fond d’avides yeux d’aventuriers en mal de forêts hostiles, remplies d’irascibles insectes qui piquent, de perfides reptiles à l’affut d’une cheville trainante. Je vois déjà le style d’aventure que vous imaginez. Mais cette aventure ne vous permettra pas de dévorer d’énormes chenilles vivantes, ni de traverser le fleuve Congo à dos d’hippopotame coléreux, vous donnant la panoplie du parfait héros dont la moindre blonde pulpeuse à forte poitrine ne pourrait pas ne pas tomber sous le charme. Non, celle-ci est plus humble, moins « éclatante », moins sujette à admiration (quoi que !) Elle se passe dans le médoc, généralement vers le 15 aout, et rassemble quelques 25 à 30 de ces curieux aventuriers au milieu d’une foule de 30 à 40.000 hommes et femmes dans un petit village tranquille… 

            En voici le récit :

 

 

Cédric (un des fondateurs de Meduli Nature) et moi arrivons sur le site du festival ou la musique se fait déjà bien entendre. Elle cerne le clocher du petit village de Cissac (1733 habitants) d’une aura jamaïquaine. Nous posons nos affaires et montons nos tentes sur l’emplacement du camping des « bénévoles aventuriers » qui rassemble une trentaine de tentes. Nous retrouvons Samy, (un autre des fondateurs de l’association Meduli Nature avec Axel et Cédric). Il nous délivre les badges, indispensables laissez-passer qui doivent nous ouvrir les voies dans cette jungle festive durant les 3 jours. Je suis convié au stand de l’association pour parler des actions de celle-ci, pour répondre aux questions sur la localisation des tortues cistudes, pour évoquer la fragilité du littoral médocain, l’utilité des coraux , la disparition imminente du Panda chinois et l’envolée prochaine de l’économie des éoliennes à pédales. Je suis dans mon milieu, dans le milieu de ceux qui pensent qu’il y a urgence, qu’il faut le dire, et qu’il faut bouger. Je dois tenir le stand, accompagné des potes de Meduli, Mathieu, Isabelle, Blandine, Catherine, Juliette, Sébastien, Cédric, Marine, Théo, Alex… L’ambiance est effervescente. On est bien ici. Je vais chercher ma première bière avec l’Eco-verre.

gobelets.jpg« Distribution des verres consignés : Si tu payes, tu fais gaffe »

D’abord la queue pour récupérer le verre consigné, puis la queue pour récupérer le ticket, et la dernière pour la bière. L’affaire n’est pas simple  mais le résultat est sans appel. Sur les quelques centaines de mètres carrées du stade, l’équipe récupéra moins de 20 verres jetés sur les 2 jours de festival.

Nous finissons la première soirée à l’espace VIP, à boire quelques verres, faire connaissance et continuer à refaire le monde, lancer des idées, en débattre, les soumettre, les discuter. Décidemment, ca me plait. 

Le réveil à 8 heures est quelque peu douloureux, mais le pire est à venir, et je ne le sais pas encore. Petit déjeuner, quelques blagues approximatives et vaseuses (tout fait rire à 8 heures du matin quand on a peu dormi la nuit) et on va sur le site. Samy distribue les gants. La consigne est claire : Faut nettoyer. Pas de quoi fouetter un chat en somme.
Je franchis l’entrée du stade : 

Oh putain !!!!! 

Oui, je sais, c’est pas poli, mais c’est la seule formule qui me vient à l’esprit. Peu de gens de notre génération ou des générations précédentes peuvent imaginer ce que pensaient les gladiateurs lorsqu’ils rentraient dans l’arène pour faire face à des lions et des tigres affamés.
A présent, je sais :
C’est un combat impossible !
J’ai la même sensation ! C’est impossible. Ces jeunes sont fous ! Il faut les faire enfermer, annuler les concerts, radier l’association Meduli Nature, faire exécuter ses membres, reprendre mes gants, me ramener chez moi et me planter devant la télé avec les 1750 derniers épisodes des « feux de l’amour, la rétrospective de jeux sans frontières des 10 dernières années ou le dernier épisode de « Plus belle la vie », avec en prime un double Big-mac et une canette de Red-Bull dans mon plateau télé.
 

Face à moi se dresse un champ de détritus de tout ordre. Il y en a partout. Pas un demi-mètre carré n’est épargné de cadavres de bouteilles, de canettes, d’assiettes, de tongs, de paquets de clopes, de bouteilles de verre, de frites maculées de ketchup de mayonnaise, de poches en plastique….(Pour l’anecdote, certains ont trouvé du fric, quelques euros. Pour ma part, j’ai « hérité » de préservatifs, de champigons hallus et de quelques boulettes égarées, ca doit être mon côté sex, drugs and Rock’n Roll)
Il y en a partout. On pourrait croire que les américains ont procédé à un larguage de déchets pendant la nuit

Oh putain !! Bon, et bien au bout d’un moment, il faut arrêter de dire « putain » et puis il faut y aller. Les habituées des années passées ont déjà bien entamé la folle et étrange danse du ramassage. Ne pas se poser de questions, ne pas regarder devant, foncer ! Lutter contre cet amas de détritus, lâchés volontairement par la foule de festivaliers, chevaliers du combat pour la défense des droits de l’homme, de l’égalité et de l’environnement. Tu parles. Ils sont la pour refaire le monde et ils le dégueulassent en chantant et en dansant, piétinant leur propres immondices sans le moindre regret, la moindre conscience. J’ai la haine, vous n’avez pas idée à quel point. Axel, habitué et acteur volontaire de ce film surréaliste me rassure et m’invite à la patience, à la tolérance, à la mesure. Quel toupet ce jeune quand même. Quel toupet providentiel ! J’ai l’impression qu’il a 20 ans de sagesse de plus que moi. Il a raison. Il faut continuer, expliquer, ne pas donner de leçon, ne pas gueuler, ne pas heurter. Il me raconte que lorsqu’il croise la première cohorte des innombrables visiteurs, il ne voit plus des hommes, mais des déchets sur pattes. Mais ca fait 5 ans qu’il recommence, inlassablement, patiemment. Et le miracle arrive. Il est 13 heures lorsque, relevant le menton, je jette un coup d’œil d’une rapide vision périphérique. Le stade est propre, tout a été balayé par les nouveaux héros du XXI ème siècle : « Les chevaliers éboueurs ». Immergé au cœur de cet épisode, mon statut de « stagiaire » me donne la mesure de la tache dont se sont emparés ces « jeunes fous » et surtout la preuve que l’impossible ne le fut pas. 

Nous consommons le repas régénérateur dans de la vaisselle compostable. Je m’écarte quelques minutes de la tablée pour aller reposer mon gros corps « douloureux » et mon esprit dans un petit carré d’ombre providentiel, propice à la sieste réparatrice (incontournable habitude hérité de mes derniers voyages orientaux). Celle-ci n’est pas de trop avant d’attaquer la deuxième demi-journée. 

Nous voici rendus quelque part dans le gigantesque camping des festivaliers. Le stand, réalisé avec les moyens du bord est fait de quelques tables de classe des années 70, surmonté d’un amas de ferraille surplombant le tout, donnant des allures de kiosque incertain. Il permet d’assembler les éco-packs et de les distribuer au plus de festivaliers possibles afin de sensibiliser encore et toujours sur la nécessité de n’être pas des « sagouins ». Une partie de l’après midi est consacrée au découpage, pliage et assemblage de poches poubelles vertes, jaunes et rouge, à la distribution et à l’explication du fonctionnement et de la nécessité du tri sélectif. En gros, nous consacrons l’après midi à plier des centaines de poches poubelles et à la distribuer avec le sourire et la pointe d’humour qui va bien.

blandineetjuliette.jpg  Blandine et juliette au « pliage »   

 romainecopacks.jpg Romain en pleine séance de sensibilisation et de distribution d’Eco-pack. 

La deuxième activité ne demande pas un niveau d’étude équivalent au DESS, mais beaucoup plus. Elle exige de la patience et de la foi.
Une table de tri faite de tréteaux et de bois de récupération est là pour accueillir toutes les poches jaunes sensées recevoir tout emballage de bouteilles plastiques, de canettes métalliques et de cartons « non souillés ». Je dis « sensés » car la réalité est tout autre. Axel évoque aujourd’hui avec le sourire que la rigueur de tri évolue avec la soirée. Les strates de déchets amoncelés au fil de la soirée témoignent d’une perte de clarté d’esprit au fur et à mesure que la soirée avance, le tri devenant « étonnamment » plus aléatoire sur le « tard ».
Il faut donc verser les poches jaunes et retrier les articles dédiés avant de les balancer dans la benne de plusieurs mètres cubes de contenance,dechetsplastiques.jpg recevant sur les bras, les avant bras et tout ce qui dépasse du « jus de tout », conglomérats de graisse de n’importe quoi mêlé de mayonnaise, de bière, de coca, de résidus de déchets de festivalier. Nous ne trions plus de déchets. Nous pensons déchets, nous vivons déchets, nous sommes déchets parmi les déchets. Dieu des déchets, aidez nous. (Ainsi que l’évoquait brillament un pote bénévole au coeur de la soirée VIP : Jésus Trie)
Il est fascinant de voir les montagnes de bouteilles plastiques, récipients éphémères, au rebut, pour lesquels se battrait 70 % des gosses africains qui en tirerait un usage instantané et durable. Il est intéressant de savoir combien de jouets ou d’articles de décos pourraient fabriquer ces mêmes gosses avec les canettes en fer des majors Heineken, Kro, Coca, Monster, Red Bull et autre produit magnifiquement anti-bio, anti développement durable, et purs produits d’une consommation envahissante, déraisonnable et à contre sens d’un progrès de bon sens.
Durée de vie de ses objets. Le temps de transport du breuvage jusqu’au gosier.

L’épuisement du stock de poches poubelles annonce la fermeture du stand. Le centre de ralliement est le stand de Meduli Nature. On se retrouve tous là bas histoire d’échanger notre journée, nos sensations, nos idées, nos « projets », nos critiques, non sans poursuivre la diffusion de notre message aux nombreux « clients » du stand, amateur de nouveau, de changement, d’audace. 
Nous terminons la soirée à l’espace VIP. La décence et un certain sens de l’honneur et de la dignité m’empêchent de raconter de quelle façon se déroula la décompression de l’équipe des bénévoles (en tout bien tout honneur cela dit), mais pas de dire que la fête dura jusqu’au petit jour. Le lendemain, je me retrouvais avec un chapeau très lourd et très serré sur la tête que j’ai gardé pendant toute la journée, renonçant à l’enlever après que les potes m’aient dit que je n’en portais pas. (J’ai mal du digérer la tarte aux pommes du soir). 

Nous voilà repartis, tant bien que mal, pour le nettoyage des rangs de vigne à proximité de l’entrée du festival. C’est impensable. Il y en a encore plus partout que sur le stade, et le tout sur plusieurs hectares de terrain. Le travail nécessaire au nettoyage de ce carnage va prendre plusieurs jours. Des petits malins, animés de je ne sais quel instinct bizarre, ont balancé leurs détritus le plus loin possible dans les rangs de vigne. Il faut faire plusieurs dizaines de mètres, à chaque fois, dans chaque rang, pour aller chercher qui un paquet de clope, une poche remplie de papiers, une canette, une bouteille, des préservatifs, des tampons hygiéniques (hygiéniques mon c.. !!!) En même temps que mon chapeau n’en finit pas de me serrer le crane, le désespoir m’envahit. J’ai besoin d’arrêter, j’ai besoin de repos. Il faut que j’éteigne la lumière. Cédric m’interpelle, il faut rentrer, on s’arrête. Je suis sauvé !

Il faut savoir ceci. Le concert s’est achevé le samedi. J’ai pu participer à « l’aventure » jusqu’au dimanche après midi. Les bénévoles les plus disponibles resteront pour nettoyer le surplus jusqu’à…samedi !

Au sortir de cette épopée, il me reste un gout amer dans la bouche, et des foules de questions. Comment expliquer à tous ces gens qu’ils auraient intérêt à cesser de faire ce qu’ils ne feraient en aucun cas chez eux, et encore moins chez leurs potes. C’est à dire balancer leur saloperie n’importe où sans se poser la moindre question. Peut être en leur expliquant qu’ils sont ici aussi chez eux.

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Les gentils « Krados pacifiques » et leurs idoles

 Pourquoi les artistes, dont la notoriété permettrait de faire faire n’importe quoi à leur public  « : taper dans les mains », « chanter tous en cœur », « lever la jambe droite » « la gauche » et pourquoi pas « garder vos déchets avec vous en attendant de trouver une poubelle » ne s’engagent t’ils pas davantage dans le combat de Meduli Nature et de toutes les associations de protection de l’environnement grâce à qui, finalement, leur concerts peuvent se réaliser. Si les déchets restent sur les stades, dans les rangs de vigne, chez les riverains, sur les trottoirs,  il y a fort à parier que les festivals sont déjà condamnés. Il est indispensable de militer pour l’égalité, pour la défense des droits de l’homme, et pas moins pour la protection de ce qui nous entoure, et grâce à qui nous vivons.

Au sortir de cette épopée, il me reste un immense espoir au vu de cela :
Cette génération des 25-30 qui croit à un combat que certains sages, certains philosophes, de comptoir ou de métier, voient pourtant perdu d’avance.
Ces hommes et ses femmes qui, au delà de la prise de conscience, ont réalisé que l’action, les tests, l’essai étaient source d’améliorations, d’ouvertures, autant de possibles à explorer.
Qu’au-delà de la parole et de la réflexion, les actes et les résultats parlent.
Que ce sont les actes et les résultats qui portent le sens, et que la dynamique générée par le sens, par les valeurs, est invincible.

Pour clôturer cet essai, cette anecdote me parait la mieux adaptée.
Alors que Romain distribue les éco-packs avec le sourire et toute la diplomatie et l’humour nécessaires, un festivalier nous interpelle :
C’est super ce que vous faites, franchement j’aimerais pouvoir vous aider. Et voila qu’il s’emballe : D’ailleurs je peux consacrer une heure pour vous, allez dites moi !
Et romain, spontané, de dire : « T’as qu’a commencer par ramasser les mégots par terre ! » 
Je rajouterais « Ou ne pas les y balancer », ca commence par là !

On s’est bien amusé

Jeudi 6 août 2009

 L’écrivain Fred Vargas nous raconte…

On s'est bien amusé dans Instants, histoires de vies fred_vargas2.1241690995

Fred Vargas et la planète :  »On s’est bien amusé »
Fred Vargas Marcelgreen.com (France)
Le 21-01-2009 (Publié sur internet le 11-03-2009)

Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente menace dans les hauts-fourneaux de l’incurie de l’humanité, nous y sommes. Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l’homme sait le faire avec brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu’elle lui fait mal. Telle notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d’insouciance. Nous avons chanté, dansé.Quand je dis nous, entendons un quart de l’humanité tandis que le reste était à la peine. Nous avons
construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à l’eau, nos fumées dans l’air, nous avons conduit
trois voitures, nous avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous avons voyagé
en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons chaussé des tennis qui clignotent quand on marche,
nous avons grossi, nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, franchement on peut dire
qu’on s’est bien amusés. On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces vivantes, faire péter l’atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le sol, ni vu ni connu. Franchement on s’est marrés. Franchement on a bien profité. Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu’il est plus rigolo de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des pommes de terre.Certes.Mais nous y sommes. A la Troisième Révolution.
Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu’on ne l’a pas choisie. On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? demanderont quelques esprits réticents et chagrins. Oui. On n’a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé notre avis. C’est la mère Nature qui l’a décidé, après nous avoir aimablement laissés jouer avec elle depuis des décennies.La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets. De pétrole, de gaz, d’uranium, d’air, d’eau.Son ultimatum est clair et sans pitié : Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l’exception des fourmis et des araignées qui nous survivront, car très résistantes, et d’ailleurs peu portées sur la danse).Sauvez-moi, ou crevez avec moi.

Evidemment, dit comme ça, on comprend qu’on n’a pas le choix, on s’exécute illico et, même, si on a le temps, on s’excuse, affolés et honteux. D’aucuns, un brin rêveurs, tentent d’obtenir un délai, de s’amuser encore avec la croissance. Peine perdue.

Il y a du boulot, plus que l’humanité n’en eut jamais.

Nettoyer le ciel, laver l’eau, décrasser la terre, abandonner sa voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en partant, veiller à la paix, contenir l’avidité, trouver des fraises à côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où il est –attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon tranquille- récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le phosphore, on n’en a plus, on a tout pris dans les mines, on s’est quand même bien marrés). S’efforcer. Réfléchir, même. Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire. Avec le voisin, avec l’Europe, avec le monde.

Colossal programme que celui de la Troisième Révolution. Pas d’échappatoire, allons-y. Encore qu’il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l’ont fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante. Qui n’empêche en rien de danser le soir venu, ce n’est pas incompatible. A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le retour de la barbarie –une autre des grandes spécialités de l’homme, sa plus aboutie peut-être. A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.

A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.

Lettre d’Evo Morales

Dimanche 21 décembre 2008

Un des multiples exemples parfaitement illustré par Mr Morales, président de la Bolivie depuis 2006, des inéquités pratiquées par l’union européenne au dépend des peuples du Sud.

Lettre ouverte d’Evo Morales,à propos de la “directive retour” de l’Union Européenne :

Jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale, l’Europe fut un continent d’émigrants. Des dizaines de millions d’européens partirent aux Amériques pour coloniser, échapper aux famines, aux crises financières, aux guerres ou aux totalitarismes européens et à la persécution des minorités ethniques. Aujourd’hui, je suis avec préoccupation le processus de la dite « directive retour ». Le texte, validé le 5 juin dernier par les ministres de l’intérieur des 27 pays de l’Union Européenne, doit être voté le 18 juin au Parlement Européen. Je sens que se durcissent de manière drastique les conditions de détention et d’expulsion des migrants sans papier, quelle que soient leur temps de permanence dans les pays européens, leur situation de travail, leurs liens familiaux, leur volonté et leurs efforts d’intégration.

Les européens arrivèrent massivement en Amérique Latine et aux États-Unis, sans visas ni conditions imposées par les autorités. Ils furent toujours bienvenus et continuent de l’être dans nos pays du continent américain, qui alors absorbèrent la misère économique européenne et ses crises politiques. Ils vinrent sur notre continent pour exploiter les richesses et les transférer en Europe, avec un coût très élevé pour les populations indigènes d’Amérique. Comme c’est le cas de notre Cerro Rico de Potosi et de ses fabuleuses mines d’argent qui ont apporté la masse monétaire au continent européen du XVIème au XIXème siècle. Les personnes, les biens et les droits des migrants européens furent toujours respectés.

Aujourd’hui, l’Union Européenne est la destination principale des migrants du monde, conséquence de son image positive d’espace de prospérité et de libertés publiques. L’immense majorité des migrants va à l’UE pour contribuer à cette prospérité, et non pour en profiter. Ils occupent des postes dans les travaux publics, la construction, les services aux personnes et les hôpitaux, postes que ne peuvent ou ne veulent pas occuper les européens. Ils contribuent au dynamisme démographique du continent européen, à maintenir la relation entre actifs et inactifs que rendent possible vos généreux systèmes de sécurité sociale et ils dynamisent le marché interne et la cohésion sociale. Les migrants offrent une solution aux problèmes démographiques et financiers de l’UE.

Pour nous, nos migrants représentent l’aide au développement que les européens ne nous donnent pas –en effet, peu de pays atteignent réellement l’objectif minimum de 0.7 % de leur PIB pour l’aide au développement. L’Amérique Latine a reçu, en 2006, 68 000 millions de dollars de transferts de fonds, soit plus que le total des investissements étrangers dans nos pays. Au niveau mondial, ils atteignent 300 000 millions de dollars, dépassant les 104 000 millions accordés pour l’aide au développement. Mon propre pays, la Bolivie, reçoit plus de 10% du PIB en transferts (1 100 millions de dollars) ou un tiers de nos exportations annuelles de gaz naturel.

Cela signifie que les flux migratoires sont bénéfiques autant pour les Européens que pour nous autres du Tiers Monde, bien que de manière marginale puisque nous perdons également des contingents de main d’œuvre qualifiés qui se comptent par millions, et pour lesquels, d’une manière ou d’une autre, nos États, bien que pauvres, ont investi des ressources humaines et financières.

Lamentablement, le projet de « directive retour » complique terriblement cette réalité. Si nous concevons que chaque État ou groupe d’États peut définir ses politiques migratoires en toute souveraineté, nous ne pouvons accepter que les droits fondamentaux des personnes soient niés à nos compatriotes et frères latino-américains. La « directive retour » prévoit la possibilité d’un emprisonnement des migrants sans papier allant jusqu’à 18 mois avant leur expulsion – ou « éloignement », selon les termes de la directive. 18 mois ! Sans jugement ni justice ! Tel qu’il est aujourd’hui, le projet de texte de la directive viole clairement les articles 2, 3, 5, 6, 7, 8, et 9 de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948. En particulier l’article 13 de la Déclaration annonce :

« 1. Toute personne a le droit de circuler librement et de choisir sa résidence à l’intérieur d’un Etat.

2. Toute personne a le droit de quitter tout pays, y compris le sien, et de revenir dans son pays. »

Et, le pire de tout, il existe la possibilité d’emprisonner des mères de familles et des mineurs, sans tenir compte de leur situation familiale ou scolaire, dans des centres d’internement où nous savons que les dépressions, les grèves de la faim et les suicides existent. Comment peut-on accepter sans réagir que soient concentrés dans des camps des compatriotes et frères latino-américains sans papier qui, pour une immense majorité ont passé des années à travailler et à s’intégrer ? De quel côté est aujourd’hui le devoir d’ingérence humanitaire ? Où est la « liberté de circuler », la protection contre l’emprisonnement arbitraire ?

Parallèlement, l’Union Européenne essaie de convaincre la Communauté Andine des Nations (Bolivie, Colombie, Equateur et Pérou) de signer un « Accord d’Association » qui comprend en troisième pilier, un Traité de Libre Commerce, de la même nature et contenu que ceux qu’imposent les États-Unis. Nous subissons une intense pression de la part de la Commission Européenne pour accepter des conditions de profonde libéralisation pour le commerce, les services financiers, la propriété intellectuelle ou nos services publiques. De plus, au nom de la protection juridique, nous subissons des pressions à propos des processus de nationalisation de l’eau, du gaz et des télécommunications réalisés à l’occasion de la Journée Internationale des Travailleurs (1er mai – NDT). Je demande, dans ce cas, où est la « sécurité juridique » pour nos femmes, adolescents, enfants et travailleurs qui cherchent de meilleurs horizons en Europe ?

Promouvoir la libre circulation de marchandises et des finances, alors qu’en face nous assistons à l’emprisonnement sans procès pour nos frères qui essaient de circuler librement, c’est nier les fondements de la liberté et des droits démocratiques.

Dans ces conditions, si cette « directive retour » est approuvée, nous serions dans l’impossibilité éthique d’approfondir les négociations avec l’Union Européenne et nous nous réservons le droit de mettre en place pour les citoyens européens les mêmes obligations de visa imposées au Boliviens depuis le 1er avril 2007, selon le principe de réciprocité diplomatique. Nous ne l’avons pas exercé jusqu’à ce jour, justement dans l’espoir de voir de bon signaux de la part de l’UE.

Le monde, ses continents, ses océans et ses pôles, vivent d’importantes difficultés globales : le réchauffement climatique, la pollution, la disparition lente mais certaine des ressources énergétiques et de la biodiversité tandis qu’augmentent la faim et la pauvreté dans les pays, fragilisant nos sociétés. Faire des migrants, qu’ils soient avec ou sans papier, les boucs émissaires de ces problèmes globaux, n’est pas une solution. Cela ne correspond à aucune réalité. Les problèmes de cohésion sociale dont souffre l’Europe ne sont pas la faute des migrants, mais le résultat du modèle de développement imposé par le Nord, qui détruit la planète et démembre les sociétés des hommes.

Au nom du peuple de Bolivie, de tous mes frères du continent, de régions du monde telles que le Maghreb, de l’Asie et des pays d’Afrique, je lance un appel à la conscience des liders et des députés européens, des peuples, citoyens et activistes d’Europe, pour que le texte de la « directive retour » ne soit pas approuvé.

Telle que nous la connaissons aujourd’hui, c’est une directive de la honte. J’appelle également l’Union Européenne à élaborer, dans les mois prochains, une politique migratoire respectueuse des droits humains qui permette de maintenir ce dynamisme profitable à nos deux continents et qui répare une fois pour toute la terrible dette historique, économique et écologique qu’ont les pays d’Europe envers une grande partie du Tiers Monde, qui referme une fois pour toute les veines toujours ouvertes de l’Amérique Latine. Vous ne pouvez rater aujourd’hui vos « politiques d’intégration » comme vous avez échoué avec votre prétendue « mission civilisatrice » du temps des colonies.

Recevez, chers tous, autorités, euro parlementaires, camarades, un fraternel salut depuis la Bolivie. Et en particulier, notre solidarité envers tous les « clandestins ».

Evo Morales Ayma
Président de la République de Bolivie

Traduction : Perrine Escoriguel


Cette lettre du président Evo Morales est traduite dans de nombreuses langues par les traducteurs de Tlaxcala. Prière de la diffuser.

Histoire de la femme qui a 300 enfants

Mercredi 8 octobre 2008

 

Si l’on se limite aux constats qui sont rédigés sur ce Blog, on a pas forcément envie de sauter au plafond en criant Yahouuuuuuuuu !!! balancer des confettis partout et jurer tous ces grands dieux que la vie est belle, qu’on est heureux et “que vivent les lapins bleus”.

Il existe cependant des hommes et des femmes qui vont au-delà d’une plombante morosité, d’une anesthésique gravité, et qui considèrent que quel que soit le danger ou la difficulté, il faut agir. Cette page est réservé au récit d’une femme dont la volonté a fait et fait encore voler en éclat ces lourdes barrières qui nous parviennent comme la fatalité.

Mon épouse et moi,  avons rencontré une suissesse à Ho Chi Minh en 2006,

 

Tim, voici son histoire :

Tim à 20 ans lorsqu’elle part en voyage. Son périple la mène au Vietnam en 1993. Là, elle “trouve” sur le trottoir un gamin gravement malade. Elle le conduit à un hôpital de Saïgon pour le faire soigner. Mais le Vietnam n’est pas la Suisse. On lui exprime clairement que l’enfant peut être soigné, mais qu’il faut payer. Tim ne se pose pas longtemps de question et paye, mais reste choquée par cette situation invraisemblable, et pourtant tellement commune ici. Elle décide alors de rester, et d’hôpitaux en hôpitaux, de rues en rues, de gamins en gamins, elle découvre une misère qu’elle ne supporte pas, et contre laquelle elle décide de lutter.

Elle installe une petite cabane de quelques m², et commence à faire l’école à des gamins qu’elle trouve par ci par là, errants dans la rue, cherchant à survivre. Satisfaite de constater le bonheur que cela procure aux gamins, et à elle même, elle se débrouille à faire construire une maison sur un terrain, le tout ne lui appartenant pas. (Ceci représente un exploit dans un tel pays ou l’administration est “très” présente et puissante).

La première cabane :

Histoire de la femme qui a 300 enfants dans Instants, histoires de vies tim1

Dans cette petite maison, elle installe des enfants handicapés, et leur enseigne l’écriture, la lecture, tout ce qu’elle peut, jusqu’a la couture et la peinture que vont mettre à profit les pensionnaires handicapés pour fabriquer des objets qu’ils commencent à revendre. Il faut savoir que la construction d’une telle “école illégale et improvisée” est une chance exceptionnelle pour les habitants de ce faubourg qui commencent à affluer.

Lorsque nous sommes passées la voir en 2006, elle achevait de guider la construction du “centre envol”, un complexe qui permet d’accueillir aujourd’hui 180 gamins à qui elle offre éducation et accés à la connaissance grace à des bénévoles qui viennent du monde entier pour participer à cette magnifique “entreprise” sociale et humaine. Elle permet à une trentaine de personnes handicapées de rattraper leur scolarité, de travailler, de trouver un foyer et surtout de retrouver leur dignité et la joie de vivre.

Le centre envol :

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Le jour ou la télévision vietnamienne l’invite à une émission, les Vietnamiens expatriés aux Etats Unis, en Europe ont vent de la chose et affluent vers le centre envol pour rencontrer Tim, constater et aider cette oeuvre.

Dernièrement, elle a proposé aux personnes qui pouvaient être mécènes d’acheter chacun une parcelle d’un terrain qu’elle convoitait pour son futur projet. Ainsi, chaque personne voulant participer à cette “entrée en bourse” devenait propriétaire d’une partie du « village chance » que Tim est en train de construire aujourd’hui. Chacun contribuait ainsi, sans autre bénéfice que celui de voir des gens vivre dignement, au développement d’une institution que Muhammad Yunus pourrait appeler une “social business”.

Le « village chance » sera constitué de bungalows adaptés pour la vie des pensionnaires handicapés, un restaurant dont la cuisine sera tenue par ces mêmes pensionnaires pour nourrir les touristes expatriés handicapés, et une structure d’accueil pour accueillir ces mêmes touristes.

Le village chance :

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Nous avons vu cela, et grande est notre émotion d’avoir rencontré cette femme, de l’avoir vu exploser des barrières telles que la maladie, la pauvreté, l’administration bureaucrate, la mousson, et de nombreux évènements que nous ne pouvons imaginer ici… simplement avec de la volonté, de la patience et de l’amour.
Tous les pensionnaires appellent cette femme “Maman”.
Nous avons vu cela, nous savons que ça existe, nous savons que c’est possible. Nous pensons que c’est un exemple et que cette histoire a sa place dans l’actualité bien plus que celle du petit Sarko qui va lutiner chez Mickey avec sa future épouse, les conclusions à en tirer apportant au demeurant une autre richesse et un autre espoir.

Tim et deux de « ses enfants » :

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Pour en savoir plus : Le site de la “Maison chance” > Récit