Archive de la catégorie ‘Lettres de potes’

Chronique vietnamienne

Jeudi 26 mars 2009

Jean Michel est un pote qui a vécu au Vietnam, et qui y revient régulièrement. Il y est encore aujourd’hui. Voila ce qu’il nous en dit :

 

Le réveil du Dragon

4 h 30 du matin – Ho Chi Minh Ville (ex Saigon). Je ne dors plus, je tourne en rond… Sans doute la pleine lune.
J’enfile mon bas de kimono et un vieux débardeur, je sors de l’hôtel, direction le parc voisin, pour un entraînement matinal.
Tous ceux qui se lèvent tôt en Asie du Sud Est seront d’accord avec moi. Ici le lever du jour a quelque chose de magique, de surréaliste. J’y trouve une forme de tranquillité qu’on ne voit qu’ici.. L’énergie et la fraîcheur que j’y puise m’aideront à affronter la chaleur et les rugissements du Dragon aujourd’hui.
 
La rue est calme, en apparence. On est encore loin de la fourmilière de la journée. La moiteur de la veille a laissé la place à la fraîcheur relative. Il fait 25 °.
Le parc est déjà  bondé. Rare petit îlot de verdure résistant encore à l’invasion de l’immobilier spéculatif et de la construction anarchique. Le Dragon étend ses ailes au dessus de la métropole et veille sur plus de 10 millions d’âmes !
Je m’étire doucement, fait quelques mouvements de stretching suivis d’une gestuelle puisée dans mon programme Sekko. Tout en douceur, tout en souplesse. Pas question d’aller vite, il fait déjà trop chaud et je suis déjà en nage. Déjà le parc commence à bien se remplir. Les pratiquants de Tai Chi et de gymnastique sont fidèles au rendez vous. Comme tous les jours, depuis des décennies, les anciens perpétuent les mouvements lents et gracieux, symboles de leur longévité. Les jeunes préfèrent les activités plus branchées et plus speed : le badminton, le jogging, la muscu. Il y a même quelques groupes qui s’entraînent à enchaîner des pas de danse, au son d’un poste radio, véritable sono=2 0ambulante. Les générations se rencontrent, chacun  s’affaire. Mais pourquoi se lèvent-ils si tôt ? On ne dort donc jamais dans ce pays ? Pourquoi cette culture sportive inter générationnelle ?
Le régime coco sans doute ; l’éducation d’un peuple qui s’est forgé dans l’adversité et l’invasion. Depuis plus de 30 ans, les bombes ne pleuvent plus sur le Dragon. Il a retrouvé un peu la paix. Il est toujours prêt à la guerre…
Voilà déjà 1 heure que je récite mes gammes, à la vitesse du panda corse sous somnifère. Je ne me suis pas aperçu que mes mouvements ésotériques ont attiré quelques curieux autour de moi. Mais à quelle secte appartient-il, semblent-ils se dire ! Le Sekko n’est pas connu ici. Seuls quelques uns de mes intimes ont pu l’approcher. ..
 

Il est 5 h 30, le jour pointe timidement. Je me dirige vers le marchand ambulant du coin. Il fait le meilleur Hu Tiu du quartier. Je m’installe sur le tabouret et déguste ma soupe de nouilles, ses morceaux de porcs savoureux. J’ajoute une bonne ration de piment. Certains vietnamiens sont étonnés qu’un blanc mange aussi épicé qu’eux. Ils sourient et me regardent du coin de l’œil, attendant que je devienne écarlate à la première cuillère. J’encaisse, je déguste. C’est trop bon.
A coté de moi, les travailleuses de la nuit finissent leur tournée par une soupe bien méritée. Elles tentent un dernier baroud d’honneur avec moi. Pas vraiment de succès mais ça se passe avec le sourire. Quoi, ce mec parle viet ? Plus chanceuses, sans doute, des jeunes écolières en Ao Dai blanc sont juste à coté. Elles finissent leur soupe avant de partir, très dignes et élégantes sur leur vélo. Ici, l’école commence à 6h.
  
Le blanc de leur tenue traditionnelle ressort dans l’aube naissante. Elles peuvent aller à l’école, les autres vont se coucher. Blancheur, obscurité, pureté encore préservée, prostitution, pauvreté et richesse. Ici tout est simple et compliqué. Beaucoup d’interdits mais tout est possible. Plus je viens ici et moins je suis capable de donner une définition précise du pays.
Le Dragon n’est ni bon, ni mauvais. Il est tout en contrastes et en nuances.
Je fais quelques pas avant de rentrer prendre ma douche. Entraînement matinal et piment font leur effet. Je suis maintenant tout en nage. Les ruelles se sont remplies de marchands ambulants. Les étals sont pleins de fruits (mangue, fruits du dragon, ananas, lychees). La rue sent la viande grillée et les épices. Cireurs de chaussures, vendeurs de hamacs, lunettes de soleil, briquets, etc, arpentent déjà les rues. Un moine bouddhiste traverse la rue dans une vielle 2CV orange. Il a poussé la coquetterie à la peindre couleur safran, comme sa toge.
Je le regarde. Il s’arrête et me parle un anglais venu d’ailleurs. Je lui dis que j’ai la même voiture en France. Il veut que je monte avec lui pour aller prendre un café.
Vraiment fou, vraiment délirant.
 

6 h 30 du matin. La rue n’appartient plus au piéton. Les motos et les voitures commencent à sortir de la gueule du Dragon pour reprendre leur territoire.
Il commence à cracher ses flammes. Aujourd’hui sera fournaise…
Ca y est, le dragon s’est vraiment réveillé et commence à rugir.
En fait, il ne s’était pas vraiment endormi…

 

Allongée sur le sable

Jeudi 26 mars 2009

 

Ce texte a été écrit par Dominique Gentil. Je vous laisse découvrir son talent. Je défie quiconque de deviner l’issue de son récit avant la lecture des dernières lignes.

 

Le 12/11/2008

Quand je l’ai vu là, allongée calme et paisible sur le sable, je me suis dit qu’elle avait du voyager toute la nuit pour être aussi fatiguée. Mais quand j’ai vu qu’elle était nue sur le sable brûlant, je me suis dit que j’hallucinais. Elle dormait dans le soleil, les yeux mis clos, les bras en croix et si relâchée qu’un instant, j’ai envié son sommeil. 
Belle et déjà bronzée, elle semblait profiter depuis le matin des rayons. La lumière, déjà haute dans le ciel, était presque blanche, comme elle n’existe qu’ici. A cette saison, ce n’est pas seulement la veille qu’il fait chaud, c’est aussi la semaine, le mois et durant tout l’été. 
Putain que c’est beau sous ce soleil brûlant ! 

Comme beaucoup de Parisiens blafards, à la peau blanche et tendre, je m’étais rué à fond du périph jusqu’à la fin de l’autoroute à Trieste. Depuis, à travers la Bosnie, je trottais, cheminant tranquille à 60 à l’heure, la capote ouverte sur des routes qui se rétrécissaient et dont le bitume fondait en larges plaques. 
Comme un écolier, je suivais la côte. Voyageant à travers l’ex Yougoslavie jusqu’en Grèce, je rejoignais des amis qui avaient loué, comme ils le font depuis des années, une petite maison de pêcheurs au bord de l’Adriatique à Anfilloha. Dans la baie de Voidokilia, depuis les premiers Macédoniens, le temps est resté le même, figeant le bleu et le blanc de la mer comme la chaux des villages. 

En fait, j’ai presque eu la frousse en la voyant. Noire comme du charbon, miroir d’Isis ou déesse d’un autre continent, sa beauté emplissait toute la petite plage où je m’arrêtais pour me baigner avant de continuer ma route. Son aura se confondait avec le bleu du ciel et l’intensité de la mer. Malgré mes Rays Ban, le miroir argenté sur lequel je posais mes yeux fatigués et rougis était aveuglant. A part elle, son corps bronzé tranchant avec le sable, je ne vis rien d’autre. Rien d’autre que sa nudité, allongée, posée, lascive, comme dans un tableau. 
- Personne ne me croira quand je raconterai que j’ai vu une sirène ! A haute voix, stupéfait, je répétais à l’écho mon étonnement.- D’où peut bien venir une beauté si exceptionnelle ? Les femmes d’ici sont belles mais elles ne sont pas magnifiques.
Pourtant, en me garant là haut sur la corniche, je n’avais rien remarqué. Ni vélo ni voiture, ni traces d’empreintes non plus en descendant à travers le chemin. Au milieu des éboulis de pierres blanches et pointues, de ronces, de magnifiques roses trémières et de buissons d’aubépines, le sentier ressemblait plus à un chemin de chèvres qu’à un accès à la plage, même difficile. Dommage, ce n’était pas le genre de fleurs qu’on offre à une femme. 
Finalement, je me sentais un peu con, sur cette plage, seule avec cette femme. Mais une douce sensation d’inconnue, chaude et envoûtante commençait à me prendre. Etait ce le doux bruit des vagues, les couleurs matinales, ma profonde lassitude ou tout simplement une envie d’amour qui me faisait me rapprocher de ce corps si pur et si calme ? Pour la première fois depuis bien longtemps, je ressentais des frissons le long de mon dos, comme avant, avant que je ne reste tant d’années sans faire l’amour. Cette sensation que j’avais oubliée mais que je reconnaissais si facilement me piquait les yeux tout me laissant un goût de métal dans la bouche. Cette ligne brûlante qui me parcourait l’échine était pour moi le signe de la vie qui revenait. Grâce à elle que je ne connaissais pas, je sortais un instant de ma longue nuit sans étoile. 
A travers les rayons, je devinais son corps. Sculptural et ferme, sa nudité me sautait au visage, m’explosait de bonheur. Ses cheveux de geai étalés dans le sable lui donnaient une allure de sirène. Quelques perles de couleurs pendaient sur de longues tresses, éclatantes comme des billes ou des bonbons dragéifiés multicolores. D’autres étaient blanchies, un peu délavées par le sel, que, baigneuse impudique, elle ne rinçait sans doute plus. 

Tout dans son visage lumineux éclaboussait d’une espèce d’euphorie qui n’existe qu’après l’amour. Ses lèvres justes épaisses à recevoir et donner des baisers, criaient de volupté. Entrouverte, on distinguait de petites dents blanches étincelantes, de celles qui donnent envie d’être mordues. Ses seins, monticules aussi parfaits que pointus tendaient vers le ciel comme un appel à d’infinies caresses. Son ventre, plat et fin, posé entre deux hanches rondes et accueillantes appelait de profondes étreintes. 
Comment faisait elle pour rester impassible et souriante dans ce soleil ? A quel jeu s’amusait ma sirène pour ne pas bouger et se sentir si admirée et désirée ? 

Comme elle, je n’avais pas de serviette de plage. Je m’étais arrêté tant de fois que je la laissais dans la voiture, préférant attendre, nu au soleil. Il faut dire qu’ici plus qu’ailleurs, le sable est si fin s’y allonge et sèche en un clin d’œil.   
Des quelques pas qui me séparaient d’elle, j’eu peur qu’elle ne m’entende et riante d’un seul coup, campée sur ses coudes, éclate de rire. J’étais certain qu’à ce moment là, je me sentirais ridicule avec mes envies et mes illusions. 
Mais, silencieuse, toujours immobile, j’avais l’impression qu’elle me testait. 
Au loin, sur sa droite, je distinguais un petit village blanc, bâti à flanc de montage. Autour d’une petite chapelle orthodoxe, presque une maison de poupée, se blottissaient de rares maisons dont une cheminée fumait. Son toit bleu, se confondait avec le ciel, du linge coloré pendait sur le fil et une antenne difforme décorait le toit d’une autre.   
- Sans doute venait t’elle d’ici ? 
Cette possibilité me rassura sur la vie qui continuait autour de nous. Depuis que j’étais descendu sur la plage, j’avais l’impression d’être un intrus, un spectateur, presque un voyeur,  debout comme un con, au milieu d’une scène qui se tournait et à laquelle, je désirais participer. A présent, j’étais certain de ne pas briser l’harmonie de cet instant, la justesse du temps et du lieu, comme on le craint, parfois quand on rentre dans une église. 
Que pouvait bien faire cette jeune femme aussi magnifique dans cet endroit idyllique mais perdu quand on n’a, comme elle semblait n’avoir, que juste vingt ans ? 
Ici, dans cette terre d’émigration, le village et sa présence m’étonnaient assez peu puisqu’à son âge, quelque soit son origine, une pleine vie s’ouvrait devant elle. 

Je l’imaginais au milieu des siens, tendre et rieuse, parlant vite, toute en éclats de voix, dans une langue aux contours ronds et harmonieux. Avait elle des enfants, un mari, travaillait elle ? Comment avait elle meublée l’une des petites maisons qui pendaient là haut sur la colline ? Etait elle une bonne mère, douce et attentionnée ? Ces questions silencieuses ne devenaient possibles que dans le calme qui régnait ici et dans l’absence de mouvement de ses formes noires qui se mêlait au sable, si blanc et si pur.  Peut être rêvait elle de ses vacances, après des mois de sacrifices, de travail acharné et d’espérances à combler ? A moins qu’elle ne fût aussi seule que moi ?  Une mouette passant au dessus d’elle jeta un petit cri. Je me dis que je rêvais au milieu de nul part, comme elle, tournée vers d’autres ailleurs : là où il fait toujours chaud, où le soleil brille, où les nuits sont si courtes qu’on dirait des secondes volées à la lune, où l’amour est simple quand il est libre, où les instants de bonheur sont rapides mais tellement présents qu’on les respire, qu’on les sent, qu’on les cache, qu’on les économise, en prévision de quelque malheur, jusqu’au fond du cœur. 
L’appel de l’oiseau me fit sursauter perdu dans mon envie de me lover contre elle.  Rattrapé par cette vie qui passait au dessus de nous, je m’aperçu que j’étais à quelques mètres d’elle et que je risquais cette fois ci de vraiment la réveiller. Au fond, c’était une peu ce que je voulais. Juste pour voir, la respirer,la sentir jusqu’à m’enivrer de son parfum. A ce moment, chatte au soleil, elle fermerait les jambes qu’elle avait depuis le début légèrement entrouvertes.  Comme une statue de marbre, elle dormait toujours dans le soleil, tranquille, un peu de sable humide lui remplissait les narines, du sel collé à ses cheveux, lorsque je la touchais.  - Vous savez, me dira plus tard le policier à qui je racontais ma découverte, c’est tous les jours qu’on trouve des clandestins comme elle. Morte sans doute en tombant du bateau qui l’a transporté depuis la Libye. Et encore, ajouta t’il, celle-ci n’est pas encore trop gonflée, crevassée par l’eau et bouffée par les crabes ! 
Des centaines d’autres sont comme elle, eux aussi allongés, dormant dans le soleil après des années de souffrances et de privations, presque comme des vacanciers. Leur peau est tellement préparée à se dorer au soleil qu’ils n’ont ni parasol ni crème solaire.  Leur voyage s’arrête définitivement ici. 
Leur route n’est pas celle des vacances et le bruit qu’il supporte pendant des jours n’est pas celui de leur voiture mais celui du moteur d’un bateau surchargé et poussif, jusqu’à ce qu’un passeur, maquereau ou esclavagiste, ne les pousse à la mer pour ne pas se faire prendre.