Aventure à Cissac : Reggae Sun Ska.

Il y a des aventures que l’on n’oublie pas. 

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 Le stand de Medulinature, lieu de ralliement des bénévoles et point infos sur tout ce qui touche l’environnement

Meduli Nature partenaires officiels du festival « Reggae Sun Ska » propose  gratuitement une de ses aventures inoubliables, avec le gite et le couvert. 

Je vois déjà une lueur d’envie au fond d’avides yeux d’aventuriers en mal de forêts hostiles, remplies d’irascibles insectes qui piquent, de perfides reptiles à l’affut d’une cheville trainante. Je vois déjà le style d’aventure que vous imaginez. Mais cette aventure ne vous permettra pas de dévorer d’énormes chenilles vivantes, ni de traverser le fleuve Congo à dos d’hippopotame coléreux, vous donnant la panoplie du parfait héros dont la moindre blonde pulpeuse à forte poitrine ne pourrait pas ne pas tomber sous le charme. Non, celle-ci est plus humble, moins « éclatante », moins sujette à admiration (quoi que !) Elle se passe dans le médoc, généralement vers le 15 aout, et rassemble quelques 25 à 30 de ces curieux aventuriers au milieu d’une foule de 30 à 40.000 hommes et femmes dans un petit village tranquille… 

            En voici le récit :

 

 

Cédric (un des fondateurs de Meduli Nature) et moi arrivons sur le site du festival ou la musique se fait déjà bien entendre. Elle cerne le clocher du petit village de Cissac (1733 habitants) d’une aura jamaïquaine. Nous posons nos affaires et montons nos tentes sur l’emplacement du camping des « bénévoles aventuriers » qui rassemble une trentaine de tentes. Nous retrouvons Samy, (un autre des fondateurs de l’association Meduli Nature avec Axel et Cédric). Il nous délivre les badges, indispensables laissez-passer qui doivent nous ouvrir les voies dans cette jungle festive durant les 3 jours. Je suis convié au stand de l’association pour parler des actions de celle-ci, pour répondre aux questions sur la localisation des tortues cistudes, pour évoquer la fragilité du littoral médocain, l’utilité des coraux , la disparition imminente du Panda chinois et l’envolée prochaine de l’économie des éoliennes à pédales. Je suis dans mon milieu, dans le milieu de ceux qui pensent qu’il y a urgence, qu’il faut le dire, et qu’il faut bouger. Je dois tenir le stand, accompagné des potes de Meduli, Mathieu, Isabelle, Blandine, Catherine, Juliette, Sébastien, Cédric, Marine, Théo, Alex… L’ambiance est effervescente. On est bien ici. Je vais chercher ma première bière avec l’Eco-verre.

gobelets.jpg« Distribution des verres consignés : Si tu payes, tu fais gaffe »

D’abord la queue pour récupérer le verre consigné, puis la queue pour récupérer le ticket, et la dernière pour la bière. L’affaire n’est pas simple  mais le résultat est sans appel. Sur les quelques centaines de mètres carrées du stade, l’équipe récupéra moins de 20 verres jetés sur les 2 jours de festival.

Nous finissons la première soirée à l’espace VIP, à boire quelques verres, faire connaissance et continuer à refaire le monde, lancer des idées, en débattre, les soumettre, les discuter. Décidemment, ca me plait. 

Le réveil à 8 heures est quelque peu douloureux, mais le pire est à venir, et je ne le sais pas encore. Petit déjeuner, quelques blagues approximatives et vaseuses (tout fait rire à 8 heures du matin quand on a peu dormi la nuit) et on va sur le site. Samy distribue les gants. La consigne est claire : Faut nettoyer. Pas de quoi fouetter un chat en somme.
Je franchis l’entrée du stade : 

Oh putain !!!!! 

Oui, je sais, c’est pas poli, mais c’est la seule formule qui me vient à l’esprit. Peu de gens de notre génération ou des générations précédentes peuvent imaginer ce que pensaient les gladiateurs lorsqu’ils rentraient dans l’arène pour faire face à des lions et des tigres affamés.
A présent, je sais :
C’est un combat impossible !
J’ai la même sensation ! C’est impossible. Ces jeunes sont fous ! Il faut les faire enfermer, annuler les concerts, radier l’association Meduli Nature, faire exécuter ses membres, reprendre mes gants, me ramener chez moi et me planter devant la télé avec les 1750 derniers épisodes des « feux de l’amour, la rétrospective de jeux sans frontières des 10 dernières années ou le dernier épisode de « Plus belle la vie », avec en prime un double Big-mac et une canette de Red-Bull dans mon plateau télé.
 

Face à moi se dresse un champ de détritus de tout ordre. Il y en a partout. Pas un demi-mètre carré n’est épargné de cadavres de bouteilles, de canettes, d’assiettes, de tongs, de paquets de clopes, de bouteilles de verre, de frites maculées de ketchup de mayonnaise, de poches en plastique….(Pour l’anecdote, certains ont trouvé du fric, quelques euros. Pour ma part, j’ai « hérité » de préservatifs, de champigons hallus et de quelques boulettes égarées, ca doit être mon côté sex, drugs and Rock’n Roll)
Il y en a partout. On pourrait croire que les américains ont procédé à un larguage de déchets pendant la nuit

Oh putain !! Bon, et bien au bout d’un moment, il faut arrêter de dire « putain » et puis il faut y aller. Les habituées des années passées ont déjà bien entamé la folle et étrange danse du ramassage. Ne pas se poser de questions, ne pas regarder devant, foncer ! Lutter contre cet amas de détritus, lâchés volontairement par la foule de festivaliers, chevaliers du combat pour la défense des droits de l’homme, de l’égalité et de l’environnement. Tu parles. Ils sont la pour refaire le monde et ils le dégueulassent en chantant et en dansant, piétinant leur propres immondices sans le moindre regret, la moindre conscience. J’ai la haine, vous n’avez pas idée à quel point. Axel, habitué et acteur volontaire de ce film surréaliste me rassure et m’invite à la patience, à la tolérance, à la mesure. Quel toupet ce jeune quand même. Quel toupet providentiel ! J’ai l’impression qu’il a 20 ans de sagesse de plus que moi. Il a raison. Il faut continuer, expliquer, ne pas donner de leçon, ne pas gueuler, ne pas heurter. Il me raconte que lorsqu’il croise la première cohorte des innombrables visiteurs, il ne voit plus des hommes, mais des déchets sur pattes. Mais ca fait 5 ans qu’il recommence, inlassablement, patiemment. Et le miracle arrive. Il est 13 heures lorsque, relevant le menton, je jette un coup d’œil d’une rapide vision périphérique. Le stade est propre, tout a été balayé par les nouveaux héros du XXI ème siècle : « Les chevaliers éboueurs ». Immergé au cœur de cet épisode, mon statut de « stagiaire » me donne la mesure de la tache dont se sont emparés ces « jeunes fous » et surtout la preuve que l’impossible ne le fut pas. 

Nous consommons le repas régénérateur dans de la vaisselle compostable. Je m’écarte quelques minutes de la tablée pour aller reposer mon gros corps « douloureux » et mon esprit dans un petit carré d’ombre providentiel, propice à la sieste réparatrice (incontournable habitude hérité de mes derniers voyages orientaux). Celle-ci n’est pas de trop avant d’attaquer la deuxième demi-journée. 

Nous voici rendus quelque part dans le gigantesque camping des festivaliers. Le stand, réalisé avec les moyens du bord est fait de quelques tables de classe des années 70, surmonté d’un amas de ferraille surplombant le tout, donnant des allures de kiosque incertain. Il permet d’assembler les éco-packs et de les distribuer au plus de festivaliers possibles afin de sensibiliser encore et toujours sur la nécessité de n’être pas des « sagouins ». Une partie de l’après midi est consacrée au découpage, pliage et assemblage de poches poubelles vertes, jaunes et rouge, à la distribution et à l’explication du fonctionnement et de la nécessité du tri sélectif. En gros, nous consacrons l’après midi à plier des centaines de poches poubelles et à la distribuer avec le sourire et la pointe d’humour qui va bien.

blandineetjuliette.jpg  Blandine et juliette au « pliage »   

 romainecopacks.jpg Romain en pleine séance de sensibilisation et de distribution d’Eco-pack. 

La deuxième activité ne demande pas un niveau d’étude équivalent au DESS, mais beaucoup plus. Elle exige de la patience et de la foi.
Une table de tri faite de tréteaux et de bois de récupération est là pour accueillir toutes les poches jaunes sensées recevoir tout emballage de bouteilles plastiques, de canettes métalliques et de cartons « non souillés ». Je dis « sensés » car la réalité est tout autre. Axel évoque aujourd’hui avec le sourire que la rigueur de tri évolue avec la soirée. Les strates de déchets amoncelés au fil de la soirée témoignent d’une perte de clarté d’esprit au fur et à mesure que la soirée avance, le tri devenant « étonnamment » plus aléatoire sur le « tard ».
Il faut donc verser les poches jaunes et retrier les articles dédiés avant de les balancer dans la benne de plusieurs mètres cubes de contenance,dechetsplastiques.jpg recevant sur les bras, les avant bras et tout ce qui dépasse du « jus de tout », conglomérats de graisse de n’importe quoi mêlé de mayonnaise, de bière, de coca, de résidus de déchets de festivalier. Nous ne trions plus de déchets. Nous pensons déchets, nous vivons déchets, nous sommes déchets parmi les déchets. Dieu des déchets, aidez nous. (Ainsi que l’évoquait brillament un pote bénévole au coeur de la soirée VIP : Jésus Trie)
Il est fascinant de voir les montagnes de bouteilles plastiques, récipients éphémères, au rebut, pour lesquels se battrait 70 % des gosses africains qui en tirerait un usage instantané et durable. Il est intéressant de savoir combien de jouets ou d’articles de décos pourraient fabriquer ces mêmes gosses avec les canettes en fer des majors Heineken, Kro, Coca, Monster, Red Bull et autre produit magnifiquement anti-bio, anti développement durable, et purs produits d’une consommation envahissante, déraisonnable et à contre sens d’un progrès de bon sens.
Durée de vie de ses objets. Le temps de transport du breuvage jusqu’au gosier.

L’épuisement du stock de poches poubelles annonce la fermeture du stand. Le centre de ralliement est le stand de Meduli Nature. On se retrouve tous là bas histoire d’échanger notre journée, nos sensations, nos idées, nos « projets », nos critiques, non sans poursuivre la diffusion de notre message aux nombreux « clients » du stand, amateur de nouveau, de changement, d’audace. 
Nous terminons la soirée à l’espace VIP. La décence et un certain sens de l’honneur et de la dignité m’empêchent de raconter de quelle façon se déroula la décompression de l’équipe des bénévoles (en tout bien tout honneur cela dit), mais pas de dire que la fête dura jusqu’au petit jour. Le lendemain, je me retrouvais avec un chapeau très lourd et très serré sur la tête que j’ai gardé pendant toute la journée, renonçant à l’enlever après que les potes m’aient dit que je n’en portais pas. (J’ai mal du digérer la tarte aux pommes du soir). 

Nous voilà repartis, tant bien que mal, pour le nettoyage des rangs de vigne à proximité de l’entrée du festival. C’est impensable. Il y en a encore plus partout que sur le stade, et le tout sur plusieurs hectares de terrain. Le travail nécessaire au nettoyage de ce carnage va prendre plusieurs jours. Des petits malins, animés de je ne sais quel instinct bizarre, ont balancé leurs détritus le plus loin possible dans les rangs de vigne. Il faut faire plusieurs dizaines de mètres, à chaque fois, dans chaque rang, pour aller chercher qui un paquet de clope, une poche remplie de papiers, une canette, une bouteille, des préservatifs, des tampons hygiéniques (hygiéniques mon c.. !!!) En même temps que mon chapeau n’en finit pas de me serrer le crane, le désespoir m’envahit. J’ai besoin d’arrêter, j’ai besoin de repos. Il faut que j’éteigne la lumière. Cédric m’interpelle, il faut rentrer, on s’arrête. Je suis sauvé !

Il faut savoir ceci. Le concert s’est achevé le samedi. J’ai pu participer à « l’aventure » jusqu’au dimanche après midi. Les bénévoles les plus disponibles resteront pour nettoyer le surplus jusqu’à…samedi !

Au sortir de cette épopée, il me reste un gout amer dans la bouche, et des foules de questions. Comment expliquer à tous ces gens qu’ils auraient intérêt à cesser de faire ce qu’ils ne feraient en aucun cas chez eux, et encore moins chez leurs potes. C’est à dire balancer leur saloperie n’importe où sans se poser la moindre question. Peut être en leur expliquant qu’ils sont ici aussi chez eux.

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Les gentils « Krados pacifiques » et leurs idoles

 Pourquoi les artistes, dont la notoriété permettrait de faire faire n’importe quoi à leur public  « : taper dans les mains », « chanter tous en cœur », « lever la jambe droite » « la gauche » et pourquoi pas « garder vos déchets avec vous en attendant de trouver une poubelle » ne s’engagent t’ils pas davantage dans le combat de Meduli Nature et de toutes les associations de protection de l’environnement grâce à qui, finalement, leur concerts peuvent se réaliser. Si les déchets restent sur les stades, dans les rangs de vigne, chez les riverains, sur les trottoirs,  il y a fort à parier que les festivals sont déjà condamnés. Il est indispensable de militer pour l’égalité, pour la défense des droits de l’homme, et pas moins pour la protection de ce qui nous entoure, et grâce à qui nous vivons.

Au sortir de cette épopée, il me reste un immense espoir au vu de cela :
Cette génération des 25-30 qui croit à un combat que certains sages, certains philosophes, de comptoir ou de métier, voient pourtant perdu d’avance.
Ces hommes et ses femmes qui, au delà de la prise de conscience, ont réalisé que l’action, les tests, l’essai étaient source d’améliorations, d’ouvertures, autant de possibles à explorer.
Qu’au-delà de la parole et de la réflexion, les actes et les résultats parlent.
Que ce sont les actes et les résultats qui portent le sens, et que la dynamique générée par le sens, par les valeurs, est invincible.

Pour clôturer cet essai, cette anecdote me parait la mieux adaptée.
Alors que Romain distribue les éco-packs avec le sourire et toute la diplomatie et l’humour nécessaires, un festivalier nous interpelle :
C’est super ce que vous faites, franchement j’aimerais pouvoir vous aider. Et voila qu’il s’emballe : D’ailleurs je peux consacrer une heure pour vous, allez dites moi !
Et romain, spontané, de dire : « T’as qu’a commencer par ramasser les mégots par terre ! » 
Je rajouterais « Ou ne pas les y balancer », ca commence par là !

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